Robert Ketor suit un migrant de retour à Accra après deux semaines de quarantaine dans le cadre de la pandémie de COVID-19. Photo : OIM Ghana/Juliane Reissig

Ghana, 20 Sep 2021 - Après cinq années passées en Libye, le retour de Dotse au Ghana ne s’est pas passé comme il l’espérait - un premier combat contre des problèmes de santé mentale.

« Il m'a fallu beaucoup d'efforts pour panser mes plaies à mon retour. J'étais désorienté à mon arrivée et je ne me souviens de rien de ce qui s'est passé », dit-il. Un autre migrant de retour, Lincoln, a été confronté à des obstacles similaires. « Je me suis senti abandonné ».

Aujourd'hui, les choses sont différentes pour les deux hommes, qui font partie des plus de 1 800 migrants de retour que l'Organisation internationale pour les migrations (OIM) a aidés à rentrer volontairement au Ghana depuis 2017 dans le cadre de l'Initiative conjointe UE-OIM pour la protection et la réintégration des migrants, financée par le Fonds fiduciaire d'urgence de l'Union européenne pour l'Afrique.

Certains migrants font l'expérience de la stigmatisation, de l'exploitation, de la violence et de la vie dans des conditions inhumaines lorsqu'ils voyagent, en particulier lorsqu'ils utilisent des moyens irréguliers, mais la décision de rentrer chez soi n'est pas facile à prendre. Les attentes sont élevées, et la pression peut mettre à rue épreuve leur santé mentale, entravant leur bonne réintégration dans leurs communautés.

« Lorsque l'OIM a appelé, cela m'a donné l'assurance psychologique que, oui, il y a un certain soutien », confie Lincoln. Dotse est lui aussi reconnaissant de l'aide apportée par l'OIM pour répondre à sa détresse. « Grâce au soutien psychosocial, je suis une meilleure personne et je me sens en bien meilleure santé et plus heureux ».

L'OIM suit les migrants à leur retour au Ghana et les guide dans leur réintégration. Un plan complet pour les migrants de retour englobe les besoins économiques, sociaux et psychosociaux, et peut également inclure l'identification d'activités génératrices de revenus, le logement, l'éducation ou la formation pour développer des compétences commerciales et autres. A ce jour, plus de 800 migrants de retour ont bénéficié de cette approche innovante et globale.

« L'OIM reconnaît l'importance de la santé mentale des migrants de retour pour assurer une réintégration réussie et durable dans leur communauté d'origine », déclare Pooja Bhalla, chargée de projet de l'OIM pour l'initiative conjointe UE-OIM.

Lincoln Mensah, migrant de retour et musicien, se produisait le mois dernier lors de l'inauguration d'un nouveau terrain de basket dans le cadre du projet d'engagement des jeunes « Playground » de l’OIM à Accra. Photo : OIM Ghana/Francis Kokoroko

« Pour gérer efficacement le processus complexe de réintégration, y compris la dimension psychosociale, l'OIM a élaboré les instructions permanentes pour le retour et la réintégration, en collaboration avec le gouvernement ghanéen », explique Mme Bhalla. 

Les instructions ont été lancées en septembre 2020 afin de garantir une approche cohérente de la gestion des retours au Ghana puis de la réintégration des migrants. Depuis, plus de 80 acteurs gouvernementaux et non gouvernementaux de la migration ont été formés à travers le Ghana. Les influenceurs communautaires sont également un canal pour informer sur la nécessité du bien-être psychosocial des migrants de retour.

Robert Ketor est l’assistant psychosocial et psychologue clinicien de l’OIM qui offre des services de soutien psychosocial, y compris un suivi virtuel. Avec l'épidémie de COVID-19, une grande partie du soutien psychosocial de l'OIM aux migrants de retour a été dispensé par visioconférence et par téléphone.

Après de nombreuses séances de thérapie virtuelles, Robert a récemment rencontré Dotse pour la première fois depuis son arrivée à l'aéroport international de Kotoka à Accra.

« Quand je me souviens de l'état dans lequel il est arrivé au Ghana, et que je le regarde maintenant, je dirais qu'il y a eu une grande amélioration de sa santé générale et surtout de sa santé mentale. »

Pour certains migrants de retour, la thérapie de groupe, les discussions de groupe ou les activités psychosociales collectives sont des premières étapes importantes, et pour d'autres, les séances individuelles sont une meilleure option.

L'OIM organise également des formations sur les premiers secours psychologiques pour les acteurs de la migration et les membres de la communauté afin qu'ils puissent fournir une première assistance psychologique de base.

Lincoln est entouré de jeunes qui l'acclament pendant son spectacle lors du lancement de « Playground ». Photo : OIM Ghana/Juliane Reissig

Le soutien familial, un pilier essentiel pour les migrants de retour

En Libye, Dotse - nom modifié - a traversé une série de difficultés : il a été escroqué par son employeur, mal payé, son travail était difficile et une balle lui a brisé la main. Il a la chance de pouvoir compter sur le soutien de sa famille, qui, selon le psychologue Robert Ketor, peut être crucial.  

« Je suis ceux qui ont besoin d'une thérapie psychosociale et je prends également contact avec la famille si nécessaire. Le soutien de la famille immédiate et de la communauté au sens large contribue grandement à un processus de réintégration réussi et durable. Si les migrants de retour bénéficient d'un soutien familial, leur processus de guérison s'améliore considérablement, et parfois plus rapidement parce que le système de soutien est solide », explique-t-il.

La femme de Dotse raconte le retour de son mari : « sans l'OIM, je ne sais pas si mon mari serait encore en vie. Lorsque je l'ai vu pour la première fois à l'aéroport, j'étais sous le choc et je craignais d’avoir perdu mon mari. Sans ce soutien instantané et immédiat, il aurait peut-être perdu la vie. »

Si le soutien de la communauté est essentiel, un psychologue peut être nécessaire pour aider les migrants à faire face. « J'essaie de donner à mes patients des stratégies pour surmonter la stigmatisation. Je les encourage à s’affirmer, à éviter de s'auto-stigmatiser, à instruire les autres, à être forts et à faire leurs preuves », explique Robert. « Si une personne se rend compte que la stigmatisation a un impact sur ses actions, ses émotions et ses pensées, et affecte donc son fonctionnement quotidien, elle doit chercher de l'aide. »

Suivre une thérapie peut être difficile. « Je suis une personne très réservée, donc c’était difficile pour moi au début, mais j'ai fini par me confier à mon thérapeute », déclare Dotse. « Il a été capable de voir à travers moi et de m'aider, et maintenant j'attends même un bébé ».

 Lincoln partage son histoire de migration avec l'OIM à Takoradi. Photo : OIM Ghana/Apag Studios

Utiliser la musique pour guérir et promouvoir

Lincoln, un migrant de retour de Takoradi, dans la région occidentale du Ghana - l'une des régions du pays sujettes à la migration, selon les statistiques recueillies dans le cadre de l'initiative conjointe UE-OIM depuis 2017 - était parti en Libye, dans l'espoir de rejoindre l'Italie.

« J'ai abandonné l'université et j'ai commencé à enregistrer de la musique. Mais je n'arrivais pas à joindre les deux bouts en faisant de la musique. Tous mes amis que je m'étais fait en grandissant prenaient le même chemin. Alors, j'ai décidé de les rejoindre en Italie », raconte Lincoln.

« J'ai toujours pensé qu'il y avait peut-être de meilleures possibilités à l'extérieur, mais avec le recul, je me dis... Ce n'est pas facile là-bas. Ne pas savoir si on va s'en sortir ou pas. C'est grâce à Dieu que nous sommes en vie. »

Lorsque Lincoln est rentré au Ghana en 2020, il avait l'impression d'avoir échoué et d'avoir perdu tout espoir. Un dangereux périple à travers le désert, au cours duquel il a été kidnappé, a vu des gens mourir et a connu la violence, a mis à mal sa santé mentale.

« Un jour, un numéro inconnu m’a appelé de nulle part. C'était l'OIM », raconte-t-il.  Lincoln s'est vu proposer un soutien par l'assistant du projet psychosocial de l'OIM.

« Nous avons abordé beaucoup de sujets, dont certains étaient vraiment difficiles d’ailleurs. Grâce à Dieu, je vais de mieux en mieux. »

Aujourd'hui, Lincoln utilise la musique non seulement pour guérir, mais aussi pour faire passer un message. Dans l'une de ses chansons, « Guns from Tripoli » par exemple, il raconte son expérience de la migration. Grâce à sa créativité, il est devenu un défenseur de la migration sûre.

En juillet, à Jamestown, Accra, Lincoln a interprété son morceau lors du lancement par l'OIM de son nouveau projet d'autonomisation des jeunes « Playground ». Plus de 200 personnes dans le public ont réagi avec enthousiasme.

Lincoln dans son studio à Takoradi - son rêve est de devenir musicien. Photo : OIM Ghana/Apag Studios

Optimiste pour l'avenir

Après de nombreux progrès, Dotse est optimiste. Il veut lancer une entreprise agrochimique car il vient d'une communauté agricole isolée qui a besoin d'améliorer ses rendements agricoles. Dans le cadre de son programme de réintégration, l'OIM au Ghana l'aide à créer son entreprise.

Lincoln a envie de s’essayer à la vie d'artiste. « Le soutien de l'OIM dans ce processus m'a été très utile pour obtenir du matériel. »  Son conseil aux jeunes est de trouver la passion dans tout ce qu'ils font.

« Cherchez simplement cette chose qui vous apporte de la joie et du bonheur et persévérez dans cette voie. Ne partez pas et ne risquez pas votre vie ; c’est dangereux. » Il ajoute : « le problème de la migration irrégulière, c'est qu'elle peut vous tuer. Je dirais que si vous voulez migrer, faites preuve d'un peu de patience et utilisez le bon canal. »

Le conseil de Dotse est similaire. « Si vous souhaitez voyager, assurez-vous d'avoir les bons documents ».

Robert Ketor dirige une séance de thérapie de groupe pour les migrants de retour dans les locaux de l'OIM au Ghana. Photo : OIM Ghana/David Darko

Article écrit par Juliane Reissig et Angela Bortey, OIM Ghana.