« Je viens de l’oblast de Jalal-abad, où il n'y a pas de travail à part l'agriculture ou la culture de plantes ».

Les hauts sommets, les forêts profondes et les lacs d'un bleu étincelant du pays enclavé du Kirghizstan lui valent souvent d'être appelé la « Suisse de l'Asie centrale ». Mais contrairement à ce pays européen montagneux, le Kirghizstan est en proie à des difficultés économiques qui ont conduit plus d'un demi-million de ses 6,5 millions de citoyens à chercher du travail à l'étranger, principalement dans la Fédération de Russie et en Turquie.

Pas moins de 30 pour cent (2,5 milliards de dollars) du produit intérieur brut du Kirghizstan est constitué de l'argent envoyé par les migrants dans leur pays. Ainsi, lorsque le Kirghizistan a resserré ses frontières en mars 2020 dans le cadre de la réponse à la COVID-19, les transferts d'argent ont chuté, ce qui a eu un impact considérable sur l'économie et a mis en évidence de nombreux autres problèmes préexistants auxquels sont confrontés les migrants kirghizes et la société kirghize en général.

Au milieu de l'année 2020, la Banque mondiale avertissait qu'une baisse de 20 pour cent des envois de fonds affecterait de manière disproportionnée la partie sud du pays, principale source de travailleurs migrants kirghizes, qui ne pouvait pas se permettre une augmentation concomitante des niveaux de pauvreté.

  • « Pour joindre les deux bouts, j'ai emprunté de l'argent pour acheter un aller simple pour la Fédération de Russie, où j'ai trouvé un emploi de plongeuse. »

En l'espace de quelques mois, 30 000 des 100 000 migrants prévus sont rentrés, affectant le tissu socioéconomique de la société et augmentant la concurrence pour les ressources dans un contexte marqué par une flambée de la pauvreté et du chômage. Les politiques de réduction de la pauvreté et le niveau de protection sociale jugé insuffisant ont attisé les doléances et tensions existantes.

L'Organisation internationale pour les migrations (OIM) a donc décidé de se concentrer sur la stabilisation des communautés et la cohésion sociale. L'expérience a montré que la fourniture d'informations et la possibilité de dialoguer avec des représentants du gouvernement aident à répondre aux préoccupations de la communauté. Ces actions peuvent mettre en relation les personnes vulnérables avec des services qui pourraient commencer à atténuer les besoins économiques, surtout en période d'exclusion socioéconomique et d'incertitude.

Selon Zulaika Esentaeva de l'OIM Kirghizistan, « une réintégration sur mesure, fournie en collaboration avec les organismes d'État concernés et associée à un soutien communautaire, est un moyen efficace de répondre aux vulnérabilités et d'atténuer le sentiment d'abandon et de méfiance que de nombreux migrants de retour ont envers les autorités et le gouvernement. »

« Je travaillais de longues heures et mon rein a commencé à lâcher. De plus, la pandémie a commencé. » Après réflexion, Astra a décidé qu'il était préférable de rentrer chez elle.

Astra, 47 ans, originaire de l'Oblast de Jalal-Abad, dans le sud-ouest du Kirghizistan, est l’une des bénéficiaires du programme contre la COVID-19 de l'OIM. Mère de trois filles et deux fils, elle était déjà bien en difficulté avant la pandémie. Elle et son mari étaient sans emploi et s'endettaient de plus en plus pour que leur fils puisse poursuivre ses études à l'université. 

« J'ai pris un risque, emprunté de l'argent et acheté un billet pour la Fédération de Russie », se souvient-elle. « Je suis arrivée dans le pays de destination avec l'impression d'un endroit où il était facile de trouver un emploi bien rémunéré, car les offres d'emploi sur le marché abondaient. »

Astra a rapidement découvert que les possibilités qui s'offraient à elle au vu de son âge n'étaient pas aussi bonnes qu'on le lui avait fait croire et, à sa grande déception, le seul travail qu'elle a pu trouver au départ était celui de plongeuse.

Les conditions de travail étaient dures, les horaires pénibles et le salaire bas. Pour seulement 15 000 roubles (un peu moins de 200 dollars) par mois, elle travaillait de longues heures dans un sous-sol froid, dans des conditions qui commençaient à avoir un impact sur sa santé. A peine sa dette remboursée pour le billet d'avion, elle a développé une infection rénale. Pour payer le traitement, elle a dû emprunter encore plus d'argent et s'endetter à nouveau. 

Astra a appris par les membres de la communauté l'existence du projet de l'OIM de « Stabilisation de la communauté par la réintégration des migrants de retour au Kirghizistan et au Tadjikistan pendant et après la COVID-19 »

« Bien que gravement malade, je devais continuer à travailler et à gagner de l'argent », dit-elle. « Je devais me rétablir quoi qu'il arrive. »

Lorsqu'elle s'est rétablie, Astra a quitté son emploi et a trouvé un travail consistant à préparer la nourriture pour les ouvriers d'un chantier de construction, mais elle n'a jamais été payée. Puis la crise de la COVID-19 a commencé à s'installer et, comme de nombreux migrants, Astra a dû choisir entre rester en Fédération de Russie ou rentrer chez elle.

« Ayant perdu leur emploi et n'en trouvant pas d'autre, de nombreux migrants ont décidé dès le mois de mars de retourner dans leur pays d'origine - malgré le doublement, voire le triplement, des prix des billets. Et je craignais que plus tard, en raison de l'aggravation de la situation pandémique, je ne puisse plus du tout rentrer chez moi. »

Un récent sondage mené par le Comité national des statistiques de la République kirghize a montré que dans plus d'un ménage sur cinq, au moins un membre de la famille avait perdu son emploi ou avait été contraint de rentrer de l'étranger en raison d'une perte de revenus. Quelques 5 autres pour cent des ménages ont perdu leur emploi à l'étranger et 20 pour cent se sont retrouvés sans emploi dans leur pays.

Elle a développé une idée et un plan commercial avec le soutien d'un travailleur social de l'OIM, et a reçu une aide matérielle.

Des chiffres froids et impersonnels, qui cachent des milliers d'histoires comme celle d'Astra.

« J'étais si heureuse d'être de retour chez moi », confie-t-elle, mais les difficultés ont continué et même empiré car des membres de ma famille élargie ont contracté une pneumonie. Je devais payer leurs soins, alors j'ai emprunté plus d'argent et ma dette est devenue encore plus incontrôlable. »

Tandis que les perspectives semblaient vraiment sombres, Astra a appris l'existence d'un programme de l'OIM conçu pour améliorer la stabilisation des communautés grâce à l’aide aux migrants de retour. Elle s’est inscrite et a rapidement reçu le soutien d'un travailleur social pour élaborer un projet qui l'aiderait, elle et sa famille, à sortir de leur situation d'endettement.

« Je gère maintenant l'entreprise avec mes trois filles, et nous gagnons notre vie en confectionnant des parures de linge sur mesure. »

L'OIM lui a remis trois machines à coudre et un fer à repasser, ce qui lui a permis d'ouvrir une petite entreprise de couture.

« Je gère maintenant l'entreprise avec mes trois filles, et nous gagnons notre vie en confectionnant des parures de linge sur mesure et d'autres commandes pour nos voisins et les autres villageois. » Elle prévoit déjà d'étendre son activité.

Écrit par Salavat Baktybek Kyzy et Joe Lowry. Photos : Danil Usmanov.